Oppression nationale et intersectionnalité

Entre nation et intersection

Le nationalisme est un phĂ©nomène social fort complexe ; il peut mener autant Ă  l’émancipation (lutte pour l’indĂ©pendance nationale) qu’à de nouvelles formes de domination (oppression des minoritĂ©s ethniques, impĂ©rialisme). Cela nous oblige Ă  penser la double signification de l’oppression nationale, c’est-Ă -dire la nation en tant que sujet ou objet de l’oppression. D’une part, lorsque la nation revendique fortement ses valeurs et opte pour une interprĂ©tation biaisĂ©e de la laĂŻcitĂ© qui discrimine certaines communautĂ©s culturelles de la sphère publique (projet de Charte des valeurs quĂ©bĂ©coises du Parti quĂ©bĂ©cois), nous sommes en prĂ©sence d’un cas flagrant d’oppression de la nation sur les groupes subalternes. D’autre part, lorsque un État dĂ©ploie des politiques Ă©conomiques, constitutionnelles, politiques, sociales, environnementales et culturelles qui amènent une discrimination systĂ©matique des membres appartenant Ă  une nation (rapport Canada-QuĂ©bec), nous avons affaire Ă  l’oppression d’une nation par une autre.

Pour éclairer cette distinction essentielle, nous ferons appel à l’approche de l’intersectionnalité qui étudie les relations et intersections entre différentes formes de domination et de discrimination. Une personne peut subir simultanément de multiples formes de discrimination, que ce soit en termes de race/classe/genre/ethnicité/sexualité/capacité/âge. Par exemple, une femme autochtone lesbienne et handicapée souffrira d’au moins quatre formes de domination, celles-ci n’agissant pas de manière séparée mais combinée.

Le terme intersectionnalitĂ© fut popularisĂ© par la fĂ©ministe afro-amĂ©ricaine KimberlĂ© Crenshaw au dĂ©but des annĂ©es 1990, dans une Ă©tude portant sur les violences subies par les femmes de couleur issues de classes dĂ©favorisĂ©es aux États-Unis. Ce concept montre que nous sommes souvent confrontĂ©s Ă  une « matrice de domination » qu’il faut prendre en compte de manière globale afin de ne pas privilĂ©gier certaines luttes au dĂ©triment de d’autres. Par exemple, les marxistes-lĂ©ninistes des annĂ©es 1970 au QuĂ©bec considĂ©raient que la lutte des classes Ă©tait un enjeu plus fondamental que le mouvement de libĂ©ration des femmes. Il en va de mĂŞme pour le nationalisme quĂ©bĂ©cois traditionnel, qui considère la souverainetĂ© comme une prioritĂ© au dĂ©triment de la lutte contre les injustices sociales.

NĂ©anmoins, les adeptes de l’intersectionnalitĂ© privilĂ©gient souvent l’étude des dominations en termes de race, genre, classe, etc., mais nĂ©gligent la question nationale ou considèrent celle-ci comme une forme d’oppression de la majoritĂ© sur d’autres minoritĂ©s. Or, dans un contexte de minoritĂ© nationale, c’est-Ă -dire dans la situation oĂą une nation est privĂ©e de ses capacitĂ©s d’autodĂ©termination et subordonnĂ©e Ă  un autre État qui lui cause des torts systĂ©miques, il serait absurde de vouloir exclure la catĂ©gorie de « nation » de l’analyse intersectionnelle. La thèse de cet article est de montrer que l’oppression nationale devrait ĂŞtre incluse dans l’analyse gĂ©nĂ©rale des rapports de domination, et qu’un mouvement qui lutte contre l’oppression nationale est illĂ©gitime s’il ne porte pas une attention Ă©gale aux autres formes de discrimination qu’il est susceptible de gĂ©nĂ©rer. Ainsi, un nationalisme Ă©galitariste et Ă©mancipateur doit ĂŞtre simultanĂ©ment socialiste, fĂ©ministe, pluraliste, altermondialiste et Ă©cologiste, afin de lutter contre les dominations en termes de classes, de genre, d’ethnicitĂ©, ainsi que l’exploitation des autres peuples et de la nature.

Avant de dĂ©buter, il faut prĂ©ciser que cette analyse reprĂ©sente avant tout une piste de recherche, voire un chantier thĂ©orique qui devra ĂŞtre considĂ©rablement Ă©laborĂ© pour clarifier le vocabulaire, appuyer solidement chacune des thèses et suppositions qui figureront dans les lignes suivantes. Cette rĂ©flexion n’a Ă©tĂ© prĂ©cĂ©dĂ©e ni d’une recherche systĂ©matique sur la rĂ©alitĂ© empirique de l’oppression nationale (qui reste Ă  dĂ©montrer par des Ă©tudes sociologiques dans le contexte du XXIe siècle), ni d’une connaissance approfondie de l’approche intersectionnelle. Cet article dĂ©coule plutĂ´t d’une intuition sur le croisement potentiellement riche et rĂ©volutionnaire de ces deux questions, et de l’urgence de lancer cette hypothèse dans le contexte du dĂ©bat houleux sur la Charte des valeurs quĂ©bĂ©coises. Ainsi, la fonction du « nationalisme intersectionnel » qui sera mobilisĂ©e dans le cas actuel consiste moins Ă  explorer concrètement l’intersection des formes de domination (interprĂ©tation sociologique), qu’à dĂ©gager une classification gĂ©nĂ©rale des idĂ©ologies nationalistes et des politiques d’intĂ©gration afin de dĂ©gager les diffĂ©rentes « visions du monde » susceptibles de gĂ©rer la diversitĂ© et de transformer la sociĂ©tĂ© quĂ©bĂ©coise (interprĂ©tation politique).

Préjugé, discrimination et oppression[1]

Bien que les termes « prĂ©jugĂ© » et « discrimination » soient souvent utilisĂ©s comme des synonymes dans le langage de tous les jours, ils peuvent ĂŞtre distinguĂ©s de la manière suivante. D’une part, les prĂ©jugĂ©s sont un ensemble de croyances et de stĂ©rĂ©otypes qui amènent un individu ou un groupe Ă  ĂŞtre biaisĂ© en faveur ou en dĂ©faveur d’un groupe social particulier. D’autre part, la discrimination renvoie Ă  un traitement dĂ©favorable et systĂ©matique de personnes appartenant Ă  un groupe social. MĂŞme si la prĂ©sence de prĂ©jugĂ©s vis-Ă -vis un groupe mène souvent Ă  le discriminer, cela n’est pas toujours le cas. Pour illustrer l’articulation entre ces deux notions, le sociologue Robert K. Merton distingue les quatre cas de figures suivants[2] :

  • a) L’antiraciste (ou pluraliste) combat les prĂ©jugĂ©s et la discrimination ;
  • b) le pluraliste rĂ©ticent n’a pas de prĂ©jugĂ© mais peut discriminer si cela est dans son intĂ©rĂŞt (raciste stratĂ©gique) ;
  • c) le bigot timide a des prĂ©jugĂ©s mais n’ose pas le montrer (raciste passif) ;
  • d) le raciste actif a des prĂ©jugĂ©s et n’hĂ©site pas Ă  discriminer ouvertement.

Typologie des relations entre préjugés et discrimination

Ne discrimine pas Discrimine
Pas de préjugés Antiraciste, pluraliste résolu Pluraliste réticent, raciste stratégique
Préjugés  Bigot timide, raciste passif  Bigot actif, raciste actif

Même si les préjugés ne mènent pas toujours à la discrimination, ils peuvent évidemment déclencher un tel processus. Selon Aguirre et Turner, les préjugés (croyances, opinions préconçues adoptées sans examen ou imposée par le milieu, l’éducation, l’époque) soulignent trop souvent, de manière imprécise et inéquitable, les caractéristiques négatives d’un groupe ethnique. Cet imaginaire négatif sert ensuite à légitimer la discrimination de ce groupe. Les préjugés instillent également des émotions et des sentiments qui peuvent déclencher l’intolérance, l’hostilité et des actes de discrimination[3]. À ce titre, nous pouvons facilement trouver, au sein de l’espace public québécois, un ensemble de préjugés et stéréotypes visant les pauvres, jeunes, immigrants, femmes, minorités religieuses, personnes âgées, LGBT, handicapés, autochtones, etc.

Pour Ă©clairer la relation entre les prĂ©jugĂ©s et la discrimination en les situant sur un continuum d’intensitĂ©, Tatum utilise l’analogie d’un tapis roulant (escalier mĂ©canique horizontal) que l’on retrouve gĂ©nĂ©ralement dans les aĂ©roports[4]. Des racistes actifs comme les personnes qui partagent l’idĂ©ologie de la suprĂ©matie blanche n’ont pas peur d’exprimer leur vision et marchent ardemment sur le tapis roulant. Les racistes passifs se tiennent debout sur le tapis sans bouger, le mĂ©canisme les amenant dans la mĂŞme direction que les racistes actifs. Certaines personnes ne souhaitent pas aller dans la mĂŞme direction que les racistes et dĂ©cident de se retourner ; Ă  moins qu’ils ne marchent activement Ă  contre-courant du tapis roulant, ils seront transportĂ©s au mĂŞme endroit. Enfin, les personnes antiracistes marchent vigoureusement dans la direction opposĂ©e des racistes pour lutter contre les prĂ©jugĂ©s et toute forme de discrimination.

L’exemple du tapis roulant illustre que le racisme n’est pas simplement le rĂ©sultat de prĂ©jugĂ©s individuels, mais un phĂ©nomène social, une pression collective nous acheminant dans une direction particulière. De plus, le racisme ne se limite pas Ă  une idĂ©ologie, un dogme ou un ensemble de croyances, car il repose sur une sĂ©rie de normes, d’institutions, de rapports de pouvoir et de privilèges. Cet ensemble de dĂ©terminations forme une structure qui maintient et renforce la discrimination systĂ©matique d’un groupe social particulier ; c’est ce que nous appelons communĂ©ment une oppression. Le capitalisme, le patriarcat, l’hĂ©tĂ©rosexisme et le colonialisme sont des structures sociales qui soutiennent l’oppression des travailleurs, des femmes, des homosexuel-les et des peuples dominĂ©s Ă©conomiquement, politiquement et culturellement. Cette clarification terminologique permettra de dĂ©terminer dans quelle mesure un groupe social majoritaire est susceptible de discriminer d’autres groupes minoritaires en son sein.

Nationalisme et xénophobie

Si nous reprenons l’analyse des relations entre préjugés et la discrimination, nous pouvons dégager quatre grandes formes de nationalisme en fonction de leur rapport aux groupes ethniques qui les composent. Le premier type, le nationalisme pluraliste, considère que la nation représente à la fois une histoire complexe et un processus en devenir, rassemblant une pluralité d’éléments ethniques par une culture publique commune (la langue et les institutions). Québec solidaire représente sans doute le seul véhicule politique explicitement fondé sur cette interprétation de la nation québécoise.

« Pour QuĂ©bec solidaire, la nation du QuĂ©bec se dĂ©finit non seulement par une histoire passĂ©e, mais aussi parce que cette nation est aujourd’hui ainsi que par les faits et les gestes qu’elle pose ici et maintenant. Elle n’est donc pas seulement une cristallisation d’évĂ©nements passĂ©s, un « morceau d’histoire solidifiĂ© », mais aussi et en mĂŞme temps le produit d’un processus inachevĂ©. C’est la raison pour laquelle la nationalitĂ© quĂ©bĂ©coise doit ĂŞtre dĂ©finie essentiellement par le fait de vivre au sein d’une mĂŞme nation et de participer Ă  la vie de la collectivitĂ© qu’elle incarne. La nation quĂ©bĂ©coise se reconnaĂ®t dĂ©jĂ  elle-mĂŞme comme diversifiĂ©e aux plans ethnique et culturel, avec le français comme langue commune d’usage ainsi que facteur d’intĂ©gration. Elle se dĂ©finit par l’histoire propre de la communautĂ© francophone, mais transformĂ©e peu Ă  peu par l’intĂ©gration successive d’élĂ©ments provenant d’autres communautĂ©s. La nation quĂ©bĂ©coise est donc ouverte aux apports extĂ©rieurs puisqu’elle ne repose pas sur l’origine ethnique, mais sur l’adhĂ©sion volontaire Ă  la communautĂ© politique quĂ©bĂ©coise. »

De plus, sa position sur la laïcité des institutions, son pluralisme et son féminisme l’amène ainsi à lutter contre de multiples formes de domination au travail et dans la sphère publique. En prenant l’exemple du projet de Charte des valeurs québécoises, les femmes musulmanes voilées devront subir non seulement une discrimination à cause de leur identité religieuse, mais une oppression supplémentaire en restant confinée au foyer et sous la tutelle de leur mari. Seul un nationalisme progressiste, féministe et pluraliste peut éviter ce genre de discrimination.

Le deuxième cas de figure est celui du nationalisme simple ou sans adjectif. Il se caractérise par l’absence apparente de préjugés envers certains groupes, et ne mène donc pas forcément à la discrimination de certaines catégories de la population. Pour reprendre l’exemple de la Charte, un candidat à la chefferie d’Option nationale, Sol Zanetti, fournit une critique intéressante du projet du Parti québécois et prône le métissage. Pourtant, il continue de prôner que les enseignant-es de l’école primaire et secondaire ne devraient pas porter de signes religieux afin de ne pas nuire à la liberté de pensée[5]. Par ailleurs, le nationalisme sans adjectif souhaite généralement rassembler toutes les personnes portant le projet d’indépendance nationale, peu importe les distinctions en termes gauche/droite. Cette stratégie, visant à atténuer les divisions et forger un consensus autour de la question nationale, considère qu’il est possible de mettre les nationalistes progressistes et les nationalistes conservateurs dans un même panier.

Or, le nationalisme conservateur considère que la nation repose avant tout sur la culture majoritaire, Ă©pousant davantage un modèle d’homogĂ©nĂ©itĂ© culturelle et d’assimilation des personnes immigrantes. Par ailleurs, le fait de mettre la question sociale en second plan consiste Ă  tolĂ©rer l’exploitation Ă©conomique et les inĂ©galitĂ©s en termes de classes, lĂ©gitimant ainsi une forme d’oppression sociale. Le fait de privilĂ©gier la lutte de libĂ©ration nationale au dĂ©pens des autres enjeux (justice, inĂ©galitĂ©s entre les hommes et les femmes, colonialisme, etc.) consiste donc Ă  Ă©carter, Ă  invisibiliser des formes de discrimination au profit d’une oppression « supĂ©rieure ». C’est pourquoi le nationalisme simple, qui n’est pas anti-progressiste mais a-progressiste, est par le fait mĂŞme discriminatoire sans le vouloir.

Le virage nationaliste conservateur

Le troisième type de nationalisme peut ĂŞtre qualifiĂ© de conservateur ou identitaire. Mathieu Bock-CĂ´tĂ© peut ĂŞtre considĂ©rĂ© comme le grand reprĂ©sentant et thĂ©oricien de cette idĂ©ologie, qui dirige maintenant les stratĂ©gies politiques du Parti quĂ©bĂ©cois. Dans son article SOS PQ du 19 janvier 2012, Bock-CĂ´tĂ© constatait lucidement l’impasse du projet souverainiste officiel (associĂ© au nationalisme simple) en indiquant la marche Ă  suivre pour le PQ. Cet article, anticipant d’un an et demi le populisme autoritaire du PQ, mĂ©rite d’être citĂ© longuement :

« Pour cela, il faut une nouvelle stratĂ©gie. Le PQ a longtemps cru qu’il devait jouer au « bon gouvernement » pour gagner. Cette fois, c’est perdu d’avance. La respectabilitĂ© mĂ©diatique qu’il quĂŞte piteusement se paie du prix de son insignifiance idĂ©ologique. Tout au contraire, le PQ doit prĂ©ciser son offre politique. Il ne doit plus suivre les dĂ©bats. Mais les crĂ©er. Et polariser. Cela implique de mettre de l’avant des idĂ©es fortes qui attireront l’attention sur lui pour d’autres raisons que ses dĂ©boires. Il a deux options. La première, c’est l’alliance Ă  gauche. Avec QuĂ©bec solidaire (QS). C’est la mauvaise idĂ©e du jour. Le PQ perdrait sa crĂ©dibilitĂ© chez ceux que le folklore gauchiste radical n’excite pas. Par ailleurs, il prendrait comme remède le poison qui l’a tuĂ©. C’est parce que le PQ est devenu le relais politique de la bureaucratie que la classe moyenne s’en Ă©loigne. Doit-il se lier absolument avec une social-dĂ©mocratie en dĂ©route ?

La deuxième option, c’est un vrai virage nationaliste. Mais, dans ce cas, parler de souverainetĂ© avec un haut-parleur ne suffira pas. Il faudra miser sur l’identitĂ© ! Au programme : langue, laĂŻcitĂ©, immigration, enseignement de l’histoire et dĂ©mocratie. Par exemple, il doit faire de la lutte pour la francisation de MontrĂ©al une prioritĂ©. De mĂŞme, il doit se poser comme l’adversaire des accommodements raisonnables multiculturalistes. Et proposer une charte de la laĂŻcitĂ© qui ne censure pas notre hĂ©ritage catholique. Il devrait aussi rajuster les seuils d’immigration selon nos capacitĂ©s d’intĂ©gration. Elles ne sont pas infinies. Les curĂ©s de la rectitude politique l’insulteront ? La majoritĂ© silencieuse, elle, applaudira. De mĂŞme, le PQ devrait changer sa manière de promouvoir l’indĂ©pendance. Il devrait faire le procès du rĂ©gime canadien. Celui de 1982. Du multiculturalisme. De la Cour suprĂŞme et du gouvernement des juges. De la religion de la Charte des droits et de la nĂ©gation de la souverainetĂ© populaire. Par ailleurs, un tel virage donnerait au PQ un avantage sur ses adversaires menottĂ©s sur la question identitaire. Les libĂ©raux sont prisonniers de leur base anglophone. La CAQ de ses coalisĂ©s fĂ©dĂ©ralistes venus du PLC. Mais ce virage nationaliste serait contradictoire avec le programme de QS, ouvertement multiculturaliste. Je rĂ©pète : le discours qui peut sauver le PQ sera censurĂ© s’il s’allie avec QS. Plus fondamentalement, un virage nationaliste sortirait le PQ d’une vieille impasse idĂ©ologique. »[6]

En effet, le nationalisme identitaire consiste Ă  asseoir la citoyennetĂ© non sur les droits et libertĂ©s, la langue et les institutions politiques, mais sur l’identitĂ©, l’appartenance culturelle de la majoritĂ© historique. « De quelle manière connecter la citoyennetĂ© Ă  l’identitĂ©, comme l’avait proposĂ© le PQ en 2007, d’ailleurs, en voulant crĂ©er une citoyennetĂ© quĂ©bĂ©coise dont l’obtention serait liĂ©e, pour les nouveaux arrivants, Ă  une connaissance des grands repères de la culture quĂ©bĂ©coise. […] L’enjeu fondamental, c’est celui de la conscience historique. C’est celui d’une appartenance non pas seulement Ă  la sociĂ©tĂ© quĂ©bĂ©coise, mais au peuple quĂ©bĂ©cois, Ă  la nation quĂ©bĂ©coise. L’éducation historique est indispensable, de ce point de vue, parce qu’elle se prĂ©sente justement comme une « Ă©cole du particulier » : elle permet de s’inscrire dans la trame d’un destin collectif. Elle permet de s’approprier un passĂ© et consĂ©quemment, de s’approprier aussi l’imaginaire collectif sans lequel la citoyennetĂ© ne serait qu’une estampe administrative parmi d’autres. »[7]

Le projet de Charte des valeurs quĂ©bĂ©coises est donc non seulement une mesure partisane et Ă©lectoraliste, mais le fruit d’un biais idĂ©ologique favorisant la majoritĂ© culturelle au dĂ©triment des minoritĂ©s ethniques. La Charte est fondĂ©e sur une vision Ă©troite de la nation quĂ©bĂ©coise associĂ©e Ă  des stĂ©rĂ©otypes nĂ©gatifs de certains groupes ethniques et religieux, dont les femmes musulmanes en particulier. Bien que des prĂ©jugĂ©s privilĂ©giant la « culture nationale » ne mène pas forcĂ©ment Ă  la discrimination effective de certains groupes minoritaires, le nationalisme identitaire sert souvent de dĂ©tonateur au racisme larvaire prĂ©sent dans la sociĂ©tĂ©, et peut mĂŞme aboutir sur l’institutionnalisation de l’exclusion sociale.

Dans ce dernier cas, nous avons l’exemple du nationalisme raciste ou xénophobe, à la manière de la Fédération des Québécois de souche et certains groupes d’extrême-droite en France, comme Génération identitaire ou le Front national. La principale différence entre le nationalisme identitaire et le nationalisme xénophobe, c’est que le deuxième est affiché et combatif, tandis que le premier est davantage diffus, idéologique et ouvert à une discrimination potentielle de certains groupes. La différence réside donc entre l’acte et la puissance. Pour reprendre l’analogie du tapis roulant, le nationalisme raciste court vers l’oppression ethnique, le nationalisme conservateur se tient debout et s’achemine tranquillement dans la même direction, le nationalisme sans adjectif se retourne pour ne pas voir cette discrimination mais y aboutit de toute façon, tandis que le nationalisme pluraliste marche ardemment en direction inverse et lutte contre toutes les formes de préjugés, stéréotypes et discriminations des minorités.

Nationalisme et intersectionnalité

Si l’analyse précédente s’est davantage penchée sur l’articulation entre nationalisme et minorités culturelles, nous pouvons essayer d’étendre cette perspective par l’approche intersectionnelle. Celle-ci stipule qu’il est nécessaire de tenir compte de l’ensemble des discriminations et de leurs relations, que ce soit en termes de classe, genre, ethnicité, sexualité, capacité, âge, etc. Or, il est également possible qu’une telle grille d’analyse fasse abstraction de la nation québécoise en traitant celle-ci comme une majorité. C’est pourquoi il est possible de dégager quatre types d’attitudes en fonction qu’elles considèrent ou non la minorité nationale d’une part, et les multiples formes de discrimination d’autre part.

Le premier type d’attitude peut ĂŞtre nommĂ©e « nationalisme Ă©mancipateur ». Cette perspective tient compte de l’oppression nationale du peuple quĂ©bĂ©cois qui a Ă©tĂ© historiquement colonisĂ© et politiquement subordonnĂ© au rĂ©gime fĂ©dĂ©ral canadien. Mais il articule Ă©galement la question nationale Ă  la question sociale, comme dans les annĂ©es 1960 et 1970 oĂą les oppressions linguistiques/ethniques coĂŻncidaient largement avec la domination de classes.Tant les classes paysannes et ouvrières canadiennes-françaises que la petite bourgeoisie francophone montante Ă©taient dominĂ©s par la grande bourgeoise commerciale anglophone, d’oĂą l’appel initial de l’indĂ©pendantisme comme lutte de libĂ©ration nationale et tremplin pour l’émancipation sociale. Son expression idĂ©ologique la plus claire prend la forme du nationalisme dĂ©colonisateur ou rĂ©volutionnaire, que nous retrouvons dans les Ă©crits de la revue Parti Pris ou le livre Nègres blancs d’AmĂ©rique de Pierre Vallières.

Cependant, le slogan « socialisme et indĂ©pendance » se limite Ă  l’intersection de la majoritĂ© sociale (prolĂ©tariat, classes moyennes et populaires) et la majoritĂ© nationale en position de minoritĂ© au sein du Canada. Cette approche ne tient pas compte de la lutte de libĂ©ration des femmes et des autochtones, de la diversitĂ© culturelle, de l’exploitation des non-humains et des luttes de libĂ©ration d’autres peuples dans le monde. C’est pourquoi une approche intersectionnelle doit se reflĂ©ter par une posture de gauche, fĂ©ministe, pluraliste, Ă©cologiste, indĂ©pendantiste et altermondialiste. Les principes de QuĂ©bec solidaire renvoient Ă  l’articulation logique de ces diffĂ©rentes valeurs, qui ne sont pas seulement une liste d’épicerie mais le rĂ©sultat d’une analyse intersectionnelle implicite. De manière gĂ©nĂ©rale, la gauche peut ĂŞtre dĂ©finie comme l’application politique de la critique intersectionnelle, ou encore comme le combat articulĂ© contre toutes les formes de domination. Si nous reconnaissons l’existence de l’oppression nationale dans le cas quĂ©bĂ©cois (cela reste Ă  dĂ©montrer dans les dĂ©tails mais nous prenons ce fait pour Ă©vident), alors une gauche consĂ©quente doit clairement appuyer la lutte pour l’émancipation nationale.

Dans le deuxième cas, le nationalisme simple, autocentré ou chauvin privilégie la question nationale au détriment des autres enjeux de justice sociale, de pluralisme, etc. Historiquement, le souverainisme incarna cette tendance visant à rallier les indépendantistes et nationalistes étapistes, socio-démocrates et néolibéraux sous un même chapeau. Si nous reprenons l’analyse de la section précédente, le nationalisme sans adjectif, conservateur et raciste peuvent tous être rangés dans cette catégorie par le seul fait qu’ils ne tiennent pas compte des différentes formes de discrimination. Seul le nationalisme pluraliste peut aspirer au rang du nationalisme émancipateur, à condition qu’il prenne sérieusement en compte l’approche intersectionnelle.

Dans le troisième cas, nous avons une perspective qui s’intĂ©resse aux diffĂ©rents rapports de domination en termes de classe, genre, ethnicitĂ©, capacitĂ©, etc., sans tenir compte de la question nationale ou du fait que le peuple quĂ©bĂ©cois est minoritaire et discriminĂ© au Canada. Nous avons ainsi une forme de gauche antinationaliste, Ă  la manière de certains anarchistes qui associent toute forme de nationalisme au chauvinisme. Le mĂ©rite de l’approche intersectionnelle Ă©largie est de considĂ©rer que la nation peut Ă©galement faire partie de cette grille d’analyse, et qu’il est possible de dĂ©marquer un nationalisme solidaire d’un nationalisme repliĂ© sur lui-mĂŞme. Dans cette approche, nous pouvons Ă©galement inclure la gauche fĂ©dĂ©raliste modĂ©rĂ©e, qui milite davantage pour la justice sociale et considère que la question nationale reprĂ©sente un enjeu secondaire, et l’indĂ©pendance comme un projet non nĂ©cessaire.

Finalement, la quatrième figure est celle de l’indifférence ou du conservatisme. Celle-ci peut être le résultat d’une ignorance des enjeux, de la polarité gauche/droite, des multiples formes de discrimination ou de l’histoire particulière du Québec. Mais cette attitude peut également découler d’un désir ardent de défendre l’ordre social dans sa forme actuelle, avec son système de privilèges, d’inégalités sociales, de domination, etc. Qu’elle soit active et passive, cette perspective conduit au maintien du statu quo.

Intersectionnalité Pas d’intersectionnalité
Prise en compte de la question nationale Nationalisme émancipateur Nationalisme simple, autocentré ou chauvin
Absence de la question nationale  Gauche anti-nationaliste
(anarchisme, gauche fédéraliste)
 Indifférence/conservatisme

Trois modèles d’intégration

Pour revenir Ă  la question du rapport entre la nation et l’intĂ©gration des minoritĂ©s, il est possible de dĂ©gager trois grands modèles d’intĂ©gration Ă  partir de la prise en compte de la minoritĂ© nationale et des discriminations ethniques. La première voie prend en compte le « double statut de la francophonie quĂ©bĂ©coise comme majoritĂ© culturelle au sein du QuĂ©bec, comme composante principale d’une nation minoritaire au sein du Canada et comme minoritĂ© culturelle sur le continent. »[8] Il s’agit Ă©videmment de l’interculturalisme, qui soutient le respect des droits et libertĂ©s fondamentales, le pluralisme et le rejet de toute forme de discrimination, mais Ă©galement la promotion du français comme langue principale de la vie civique et la culture commune. L’interculturalisme reprĂ©sente une forme de nationalisme « dialogique » cherchant Ă  harmoniser l’intĂ©gration et les Ă©changes entre la majoritĂ© et les minoritĂ©s.

Contrairement à plusieurs préjugés, l’interculturalisme ne doit pas être confondu avec le second modèle d’intégration, le multiculturalisme, qui favorise la diversité culturelle sans tenir compte du statut particulier de la nation québécoise au sein de l’État canadien. Cette politique a été élaborée par Pierre Elliott Trudeau afin de prôner la coexistence de différentes cultures sans les obliger à adopter une identité commune, minimisant ainsi la vulnérabilité du peuple québécois qui passait alors de peuple fondateur à une communauté culturelle parmi d’autres. Le modèle interculturel est précisément basé sur la tension et le dialogue entre majorité et minorité, tandis que le multiculturalisme prône l’égalité formelle des minorités et l’absence d’une majorité qui serait vectrice d’intégration. Les nationalistes sont unanimement en défaveur de cette politique d’intégration car elle encourage l’invisibilisation de la spécificité nationale et ne permet pas de protéger adéquatement la langue et la culture commune.

Cependant, les nationalistes ne soutiennent pas tous le même modèle d’intégration. Si certains prônent l’interculturalisme et le pluralisme, d’autres privilégient les approches républicaines, jacobines, identitaires, assimilatrices ou laïcistes. La perspective républicaine ne renvoie pas ici au principe d’autogouvernement du peuple, la démocratie et la citoyenneté active, mais au modèle français qui place l’identité nationale et les valeurs collectives au-dessus des libertés individuelles en matière de religion. Par ailleurs, si l’interculturalisme défend la laïcité en appliquant ce principe aux institutions et non aux personnes, le laïcisme souhaite réduire la vie religieuse des citoyens à la seule sphère privée, hors de toute manifestation sociale et politique. Ainsi, le modèle laïciste ou identitaire n’encourage pas la neutralité de l’État à l’égard des différentes formes de la vie religieuse, mais encourage l’athéisme ou encore la préservation de l’identité nationale par le biais de symboles associés à la culture majoritaire.

La Charte des valeurs québécoises est un bon exemple de ce modèle qui reconnaît le besoin de protéger la nation québécoise, mais interprète cette exigence comme le fait qu’il faut la prémunir contre les excès des minorités ethniques qui tentent de l’assimiler. L’islamophobie est à la fois une justification de ce modèle d’intégration, et un effet de cette politique qui entretient les préjugés négatifs vis-à-vis l’islam et conduit à une discrimination systématique de ce groupe religieux. Comme le rappelle Bock-Côté, l’objectif de la Charte n’est pas de prôner la laïcité mais de défendre l’identité nationale. Ce projet soutient une interprétation rigide de la laïcité comme moyen d’exclusion de certains groupes indésirables.

Pluralisme Anti-pluralisme
Prise en compte de la question nationale Interculturalisme Modèle républicain, jacobin, identitaire, laïciste
Absence de la question nationale  Multiculturalisme  Sans objet

Gérer la diversité…

Selon GĂ©rard Bouchard, la perspective interculturaliste peut ĂŞtre qualifiĂ© de « pluralisme intĂ©grateur » parce qu’elle tente de penser ensemble le respect des droits et libertĂ©s, la prĂ©servation d’une culture publique commune et la reconnaissance d’une dualitĂ© irrĂ©ductible entre majoritĂ© francophone et minoritĂ©s culturelles. Pourtant, cette approche vise explicitement Ă  fournir un modèle de « gestion de la diversitĂ© » dans les paramètres de la sociĂ©tĂ© actuelle. L’interculturalisme ne remet donc pas en question les rapports de domination et ne vise pas une transformation sociale permettant d’assurer l’émancipation du peuple quĂ©bĂ©cois et des groupes subalternes qui le composent.

D’une certaine manière, l’interculturalisme peut ĂŞtre considĂ©rĂ© comme une forme de nationalisme pluraliste modĂ©rĂ© ou rĂ©formiste. Sur le plan de la question nationale, Bouchard reconnaĂ®t la situation Ă©pineuse du QuĂ©bec : « Comme nation minoritaire au sein du Canada, le QuĂ©bec se trouve intĂ©grĂ© dans des relations de pouvoir qui le placent dans une position de faiblesse. D’un point de vue quĂ©bĂ©cois, l’histoire de ce rapport inĂ©gal, qui prend racine dans le rĂ©gime colonial britannique, est jalonnĂ© de tensions, de dĂ©ceptions et de revers. En consĂ©quence, il existe au sein de la majoritĂ© francophone une très forte conscience historique – on pourrait dire : une mĂ©moire sous tension »[9].

Pour le meilleur et pour le pire, Bouchard prĂ©fère garder un consensus et une approche apartisane afin que son modèle puisse ĂŞtre acceptĂ© par de multiples tendances politiques (hormis les nationalismes identitaires et xĂ©nophobes). « Ă€ cet Ă©gard, comme modèle devant s’adresser Ă  l’ensemble des QuĂ©bĂ©cois, l’interculturalisme ne peut Ă©videmment pas s’inscrire sous une bannière partisane, mais il ne peut pas non plus ignorer les aspirations que recouvrent la question nationale et ses ramifications, tout comme les consĂ©quences qui en dĂ©coulent sur les modalitĂ©s d’intĂ©gration – par exemple, le fait que le QuĂ©bec ne soit pas un État souverain ajoute des Ă©lĂ©ments de vulnĂ©rabilitĂ© que j’ai dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©s et impose des restrictions Ă  l’avenir de l’interculturalisme. »[10]

Bien qu’il reconnaisse cette limite structurelle, Bouchard prĂ©fère Ă©voquer l’idĂ©e de la promotion de valeurs universelles forgĂ©es dans le passĂ© quĂ©bĂ©cois (affirmation, respect de soi, Ă©galitĂ©, justice, solidaritĂ©) et de promouvoir « l’enseignement de l’histoire nationale en mettant en valeur sa trame principale, qui est celle de la majoritĂ© fondatrice, mais avec le souci d’y intĂ©grer les hĂ©ritages des minoritĂ©s en misant sur la part des concordances et des passerelles entre les diverses trames »[11]. Il s’agit donc d’attĂ©nuer les effets de l’oppression par l’affirmation nationale, au lieu de combattre la cause du problème en revendiquant l’indĂ©pendance du QuĂ©bec. Il propose ainsi une voie mitoyenne entre le Parti quĂ©bĂ©cois et QuĂ©bec solidaire, par une sorte de Charte des valeurs « progressiste » et l’équilibre entre l’histoire nationale et celle des femmes et autochtones par exemple. Son « devoir de rĂ©serve » ou sa neutralitĂ© l’amène donc Ă  accepter la situation inĂ©gale actuelle et Ă  vouloir gĂ©rer les rapports complexes entre une majoritĂ© inquiète et des minoritĂ©s en mal d’intĂ©gration.

Sur le plan social, Bouchard tient compte des multiples contraintes pouvant faire obstacle au respect des droits et libertĂ©s dans l’esprit du pluralisme et de la dĂ©mocratie. C’est pourquoi il dĂ©duit quatre principaux impĂ©ratifs : « a) l’insertion Ă©conomique et sociale de tous les citoyens ; b) la lutte contre les inĂ©galitĂ©s et les rapports de domination qui briment les minoritĂ©s et les immigrants ; c) le rejet de toute forme de discrimination ou de racisme ; d) la nĂ©cessitĂ© d’assurer la participation de tous les citoyens Ă  la vie civique et politique. »[12] Il s’agit clairement d’une position antiraciste, s’inspirant des principes de l’égalitarisme libĂ©ral et de la social-dĂ©mocratie.

Bien que l’interculturalisme se rapproche d’une analyse intersectionnelle Ă  certains Ă©gards, les quelques rĂ©fĂ©rences Ă  l’égalitĂ© hommes/femmes et la solidaritĂ© demeurent formelles et anecdotiques, celles-ci relevant davantage des « valeurs quĂ©bĂ©coises partagĂ©es » et de principes qui sont ajoutĂ©s après coup. Elles ne sont pas des consĂ©quences logiques de la perspective, des Ă©lĂ©ments constitutifs et essentiels de l’interculturalisme, mais des propositions contingentes visant Ă  amĂ©liorer l’amĂ©nagement de la diversitĂ©. La relation entre le modèle d’intĂ©gration et la justice sociale est donc relativement faible et instrumentale, la critique des inĂ©galitĂ©s servant Ă  rendre effectifs les droits et libertĂ©s fondamentales des individus Ă  l’intĂ©rieur d’une dĂ©mocratie libĂ©rale et d’une Ă©conomie de marchĂ© tempĂ©rĂ©es par les normes du vivre-ensemble.

…ou changer la sociĂ©tĂ© ?

Ă€ la diffĂ©rence du modèle interculturaliste, le nationalisme Ă©mancipateur ne vise pas Ă  attĂ©nuer les effets nĂ©gatifs de la situation de minoritĂ© nationale confrontĂ©e Ă  l’épineuse question de la diversitĂ© culturelle Ă  l’intĂ©rieur du système capitaliste, mais Ă  combattre les structures d’oppression responsables de cette tension et transformer les rapports de domination. C’est pourquoi il peut ĂŞtre qualifiĂ© d’émancipateur ; il cherche Ă  arrimer le projet de libĂ©ration nationale Ă  l’intĂ©rieur d’une lutte globale pour l’émancipation sociale.

Cette perspective constitue un approfondissement critique du pluralisme qui, contrairement au libĂ©ralisme, ne se contente pas d’un idĂ©al de justice devant s’appliquer Ă  une rĂ©alitĂ© considĂ©rĂ©e comme donnĂ©e. D’une certaine manière, l’interculturalisme correspond Ă  l’idĂ©al normatif de la sociĂ©tĂ© actuelle, le sens commun de notre Ă©poque, mais ne peut aspirer Ă  servir de tremplin Ă  l’élaboration d’une autre sociĂ©tĂ©. Comme l’affirme Benoit Renaud suite Ă  une discussion portant sur son compte rendu du livre de GĂ©rard Bouchard[13] : « Le morceau qui manque, Ă  mon avis, est la reconnaissance explicite de la rĂ©alitĂ© de l’oppression, tant du cĂ´tĂ© du peuple quĂ©bĂ©cois que des minoritĂ©s issues de la colonisation et du nĂ©ocolonialisme. C’est du libĂ©ralisme de gauche souverainiste, mais pas une vision Ă©cosocialiste, indĂ©pendantiste et solidaire. »

Le nationalisme Ă©mancipateur suppose la critique du capitalisme, du patriarcat et de l’oppression nationale, ainsi que l’élaboration de perspectives stratĂ©giques visant Ă  transformer la sociĂ©tĂ© quĂ©bĂ©coise. Ă€ ce titre, il n’est pas possible de se contenter d’une dualitĂ© entre une majoritĂ© francophone et des minoritĂ©s ethniques, comme s’il fallait seulement gĂ©rer les problèmes inhĂ©rentes Ă  cette tension en Ă©vitant le clivage Eux-Nous par une recherche d’équilibre. Il est nĂ©cessaire de reconnaĂ®tre les limites structurelles de cette approche, et non simplement les esquiver en cherchant une position pouvant ĂŞtre acceptĂ©e par toutes les tendances politiques. Il ne suffit pas de constater les contradictions actuelles ; il faut les surmonter.

Enfin, il est probable que l’interculturalisme sera toujours menacĂ© de l’intĂ©rieur par son nĂ©gatif (le nationalisme identitaire) tant qu’il n’aura pas remis en question les structures responsables de la tutelle du peuple quĂ©bĂ©cois et de sa propension Ă  l’affirmation nationale pouvant mener Ă  l’oppression des groupes subalternes. Il s’agit d’appliquer l’analyse intersectionnelle Ă  la question nationale afin de promouvoir un Ă©galitarisme dĂ©mocratique radical luttant contre toutes les formes de domination. Le nationalisme Ă©mancipateur doit prendre le relais de l’interculturalisme, radicaliser ses exigences et les insĂ©rer dans un projet de transformation sociale visant Ă  renverser les deux formes de l’oppression nationale : la subordination politique et Ă©conomique du QuĂ©bec, et la discrimination des minoritĂ©s.

[1] Cette section est tirée du livre Dorceta E. Taylor, The Environment and the People in American Cities, 1600s-1900s. Disorder, Inequality, and Social Change, Duke University Press, London, 2009, pp.9-10

[2] Robert K. Merton, « Discrimination and the Amercain Creed », in R.H. MacIver (ed.), Discrimination and National Welfare, Harper and Row, New York, 1949, pp.99-126

[3] Adalberto Aguirre et Jonathan Turner, American Ethnicity. The Dynamics and Consequences of Discrimination, McGraw-Hill, New York, 1998,  p.13

[4] Beverly Daniel Tatum, Why are all the Black Kids Sitting Together in the Cafeteria ? and Other Conversations about Race, HarperCollins, New York, 1999, pp.11-12

[5] http://solzanetti.org/2013/08/27/le-debat-sur-la-laicite-part-mal/

[6] Mathieu Bock-Côté, SOS PQ, 12 janvier 2012 http://www.vigile.net/SOS-PQ

[7] Mathieu Bock-Côté, Valeurs québécoises : mauvaise formule pour une bonne idée, Le journal de Montréal, 23 août 2013

[8] Gérard Bouchard, L’interculturalisme. Un point de vue québécois, Boréal, Montréal, 2012 p.22

[9] Ibid., p.22

[10] Ibid., p.23

[11] Ibid., p.23

[12] Ibid., p.52

[13] http://leblogueursolidaire.blogspot.ca/2013/09/reflexion-autour-de-linterculturalisme.html


Source : Jonathan Durand-Folco, Presse-toi Ă  gauche, 28 juin 2016

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