Gilles Bourque et la question nationale

Entrevue réalisée par Jean Trudelle
pour les Nouveaux Cahiers du socialisme, numéro 21 (hiver 2018)

Gilles Bourque a reçu les NCS au fond de sa campagne, dans les Cantons de l’Est, oĂą il habite une magnifique maison ancienne entourĂ©e de champs et de boisĂ©s. Survol de l’évolution de la question nationale par un sociologue et historien rĂ©putĂ© qui l’a suivie (et vĂ©cue !) de près[1].

NCS – Gilles, un grand merci pour l’accueil ! Histoire de commencer en douceur, quelques mots sur votre enfance ?

G.B. – Je suis nĂ© Ă  Arvida en 1942, pas longtemps après la fondation de la ville. Mon  grand-père Ă©tait un cultivateur gaspĂ©sien, qui a eu 12 enfants avec son Ă©pouse qui Ă©tait d’origine Ă©cossaise. Ma mère a vĂ©cu son enfance dans la rĂ©gion de Maniwaki et ensuite en Abitibi. Elle aussi faisait partie d’une famille de 12 enfants. On a dĂ©mĂ©nagĂ© Ă  MontrĂ©al quand j’avais Ă  peine trois ans, d’abord dans Villeray, puis dans Ahuntsic. On peut dire que je suis de culture montrĂ©alaise, mais j’ai passĂ© mon enfance et mon adolescence dans les diasporas gaspĂ©sienne et abitibienne, qui formaient comme un rĂ©seau social dans la grande ville. Ma sĹ“ur Marcelle et moi, comme beaucoup de jeunes des annĂ©es 1940 et 1950, avons donc Ă©tĂ© socialisĂ©s dans un monde en quelque sorte dual qui liait, de façon de plus en plus contradictoire, les univers de la famille nuclĂ©aire urbaine et de la famille Ă©largie. Les dĂ©buts de la montĂ©e de l’individualisme, caractĂ©ristique de cette pĂ©riode, demeuraient empreints du communautarisme canadien-français. Notre famille Ă©tait partie prenante de cette Ă©mergence de la nouvelle petite bourgeoisie dont nous reparlerons sans doute. Mon père Ă©tait fonctionnaire au ministère de la Chasse et de la PĂŞche, ma mère Ă©tait infirmière ; elle a travaillĂ© Ă  temps plein Ă  partir du moment oĂą j’ai commencĂ© l’école. Je dis souvent que c’était une fĂ©ministe avant l’heure.

NCS – Vous avez Ă©tudiĂ© Ă  quel endroit ?

G.B. – Mes parents accordaient une grande importance Ă  l’éducation. Au primaire, je suis allĂ© chez les Soeurs de la Providence dans le Mile-End, puis au collège Sainte-Marie sur la rue Bleury. Ce collège des JĂ©suites Ă©tait principalement frĂ©quentĂ© par des Ă©lèves issus de la petite bourgeoisie, alors que les enfants de la bourgeoisie, eux, allaient au collège BrĂ©beuf !

J’ai donc fait mon cours classique qui durait huit ans. J’ai beaucoup aimé ces années-là, on avait accès à la salle du Gesù. J’y ai fait du théâtre, sans grand talent, mais avec beaucoup de passion et par la suite avec la troupe Les Apprentis-Sorciers.

Je n’ai pas senti de vocation particulière se dessiner pendant mon cours classique ; la seule chose que je savais, c’est que je n’irais pas en sciences ! Ă€ l’UniversitĂ© de MontrĂ©al, je me suis d’abord inscrit en lettres (option littĂ©rature-histoire) et par la suite, j’y ai fait une maĂ®trise en sociologie. Finalement, j’ai obtenu un doctorat dans la mĂŞme discipline Ă  la Sorbonne (Paris V).

NCS – Des Ă©tudes au collège classique… rien qui ne prĂ©dispose Ă  joindre des milieux de gauche ?

G.B. – Il faut faire attention, l’enseignement des JĂ©suites, sauf en philosophie, Ă©tait en gĂ©nĂ©ral assez ouvert. On lisait la revue CitĂ© libre, Trudeau et Vadeboncoeur au collège ! C’est Ă  l’universitĂ© que j’ai commencĂ© Ă  « frĂ©quenter » les idĂ©es de la gauche. En histoire, j’ai  suivi les cours de Maurice SĂ©guin qui peut ĂŞtre considĂ©rĂ© comme l’un des principaux thĂ©oriciens du mouvement national des annĂ©es 1960 et 1970. Il a Ă©tĂ© très important pour moi et pour beaucoup d’intellectuels Ă  l’époque. J’étais proche de la revue Parti pris, dont la première mouture s’inspirait d’une interprĂ©tation culturelle et anthropologique du marxisme, influencĂ©e principalement par Jean-Paul Sartre. Il y avait des anciens du collège Sainte-Marie dans le groupe des fondateurs de cette revue. Je pense en particulier Ă  Pierre Maheu et Ă  AndrĂ© Brochu. J’ai fait partie de la deuxième Ă©quipe de Parti pris, inspirĂ©e d’une interprĂ©tation politique de la tradition marxiste. Encore lĂ , on y compte au moins trois anciens Ă©lèves des JĂ©suites : Luc Racine, Gilles Dostaler et moi-mĂŞme.

NCS – Au début des années 1960, vous êtes donc à l’université. C’est la fin de la grande noirceur et la question nationale va devenir centrale au Québec… mais évidemment, quand on pense aux patriotes et à la Confédération, elle a traversé l’histoire du Québec.

G.B. – Il faudrait un livre pour répondre à une telle question de façon pleinement satisfaisante. Je commencerai par faire remarquer que la question nationale ne devient pas centrale au Québec dans les années 1960. Elle l’est et le demeure depuis 1791 parce qu’elle n’a jamais été résolue. Essayons de distinguer certains aspects de la question nationale.

D’abord qu’est-ce que la nation ? La rĂ©fĂ©rence Ă  la nation permet de reprĂ©senter la communautĂ© politique au nom de laquelle s’exerce le pouvoir dans l’État dĂ©mocratique, dès lors que celui-ci ne peut plus se justifier par l’appel Ă  un quelconque au-delĂ  (les monarchies de droit divin, la France) ou Ă  un pouvoir colonial extĂ©rieur (les États-Unis). Retenons seulement ici que la question de la nation se transforme en fonction de l’histoire des dĂ©mocraties libĂ©rales, du moins en Occident.

Qu’en est-il du QuĂ©bec ? La question de la nation et du territoire commence Ă  se poser dès que Londres transforme la colonie en deux entitĂ©s distinctes, le Haut et le Bas-Canada. Il y crĂ©e deux Chambres d’assemblĂ©e sans responsabilitĂ© ministĂ©rielle. Ă€ partir de lĂ , on le sait, se constituera progressivement le mouvement des patriotes qui, au nom de la nation canadienne, rĂ©clamera l’établissement au Bas-Canada d’un gouvernement responsable et, en 1838, l’indĂ©pendance de la colonie. Dans sa forme initiale, la question du QuĂ©bec se donne ici comme une question coloniale. Au nom de la nation canadienne, les patriotes veulent rompre avec l’Angleterre considĂ©rĂ©e comme un pouvoir purement extĂ©rieur et illĂ©gitime. La lutte des patriotes Ă©tait une lutte anticoloniale de libĂ©ration nationale Ă  laquelle participait un nombre significatif d’anglophones.

Après l’échec des Rébellions, on assistera à l’obtention du gouvernement responsable en 1848, puis à la création de l’État fédéral canadien en 1867. Dans ce cadre, la question du Québec prendra une autre couleur, soit celle d’une domination nationale intérieure, caractéristique de l’évolution d’un nombre significatif de démocraties libérales. L’histoire du Québec s’apparente à celle de régions comme la Catalogne et l’Écosse, par exemple, et non à celle des pays coloniaux (l’Algérie, la Tunisie, l’Inde…). Les citoyennes et les citoyens québécois de toutes les origines partagent les mêmes droits que tous les autres Canadiens. Ils n’en subissent pas moins un phénomène de domination nationale. Rappelons rapidement l’oppression subie par les Canadiens français partout au pays, de 1840 à 1960, ainsi que le fait que la fédération canadienne refuse toujours de se reconnaître comme un État plurinational.

NCS – Et en 1867 arrive la Confédération…

G.B. – …qui va hériter de la conception de la régulation politique qui s’était affirmée en Angleterre durant les années 1840. On pense à l’image de l’État veilleur de nuit. La régulation libérale classique se caractérise par l’établissement d’une séparation stricte entre la sphère publique et la sphère privée. Elle s’inspire de l’idée que l’État ne doit pas intervenir ni dans l’économie (sinon pour y imposer le laisser-faire ou en subventionnant les entreprises, par exemple, dans le domaine de la construction de chemins de fer) ni dans les rapports de pauvreté. Ce type de régulation a fini par s’implanter au Canada de 1848 à 1867, dans le cadre d’un compromis entre les classes dominantes qui, au Québec, comprenaient l’Église catholique. Cette dernière en a profité pour contrôler les systèmes d’éducation et de santé, en plus d’imposer une nouvelle représentation de la nation. À la conception politique de la nation canadienne des patriotes a succédé une vision culturelle, religieuse et ethnique de la communauté politique sous la figure de la nation canadienne-française et catholique.

NCS – Un modèle qui va tenir jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale ?

G.B. – Oui, mais il subira une lente Ă©rosion. Les luttes ouvrières, le mouvement des femmes, le dĂ©veloppement des problèmes sociaux forceront l’État Ă  intervenir : droit d’association, droit de grève, droit de vote des femmes, subventions dans le domaine  de la santĂ©, etc.

C’est l’État fédéral qui donnera le signal du passage à l’État-providence. Dans l’après-guerre, il s’inspirera du New Deal américain et des réformes d’inspiration keynésienne en Angleterre. Cette histoire est fort connue. Le fordisme et la société de consommation s’affirment dans les pays dominants, alors que la nouvelle régulation politique, fondée sur le régime de la convention collective, sera vouée au développement du marché intérieur (national) et au soutien de la demande dans le domaine social. Le régime duplessiste s’opposera de toutes ses forces à ce passage à l’État-providence jusqu’à la fin des années 1950.

NCS – Les trente glorieuses vont servir de toile de fond Ă  cette rĂ©sistance de Duplessis ?

G.B. – Duplessis voulait en fait protĂ©ger la vieille alliance qui avait produit la nation canadienne-française sur la base de la dĂ©fense du libĂ©ralisme Ă©conomique et du maintien des institutions traditionnelles. Peu Ă  peu cependant, la rĂ©sistance au duplessisme s’organisera au niveau syndical et aussi Ă  travers l’éclosion de la nouvelle petite bourgeoisie (ou nouvelles classes moyennes). C’est un ensemble bigarrĂ© dans lequel on distingue en gĂ©nĂ©ral trois « sous-classes » : les vendeurs et employĂ©s subalternes de la fonction publique, qu’on dira « polarisĂ©s » vers le bas, une couche intermĂ©diaire (les ingĂ©nieurs et les professeurs, par exemple) et finalement, une couche supĂ©rieure davantage proche de la bourgeoisie, formĂ©e de cadres et des acteurs reliĂ©s au capital.

NCS – On connaĂ®t la suite : la victoire des libĂ©raux qui va sortir le QuĂ©bec de ce qu’on a pu appeler la « grande noirceur », et la montĂ©e du nationalisme entre 1960 et 1980, avec la victoire du Parti quĂ©bĂ©cois (PQ) et un premier rĂ©fĂ©rendum. Tout cela empreint d’une forte volontĂ© d’émancipation, la domination Ă©conomique des anglophones Ă©tant encore très prĂ©sente.

G.B. – Oui, mais il faut savoir de quel type d’émancipation l’on parle. Comme je le soulignais tout à l’heure et malgré ce qu’on aimait dire à Parti pris durant les années 1960, le Québec n’est pas une colonie du Canada même si les Québécois y subissent l’oppression nationale. Au contraire, ce sont les Autochtones qui sont des colonisés parce qu’ils sont administrés dans le cadre d’une loi d’exception qui les cantonne dans des réserves.

NCS – Mais tout de mĂŞme, le nationalisme va carburer Ă  une volontĂ© d’émancipation ?

G.B. – La Révolution tranquille marque le début d’un nouveau nationalisme. La province devient l’État du Québec, la nation canadienne-française, la nation québécoise. Dans tous les pays où cela s’est produit, le développement de l’État-providence a été favorable à la nouvelle petite bourgeoisie. L’implication de l’État dans la régulation sociale crée des emplois, le clergé est rapidement écarté, la fonction publique prend de l’ampleur.

Parallèlement, les petites et moyennes entreprises québécoises étaient mises en péril par le développement de grands conglomérats et elles avaient un gros problème d’accès au capital et aux prêts bancaires, et ce, particulièrement dans les régions. La base militante du mouvement d’émancipation est donc en bonne partie menée par la nouvelle classe moyenne, dont sont issus, par exemple, les André D’Allemagne, Pierre Bourgault et Marcel Chaput du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN).

Mais un mouvement national n’est jamais issu d’une seule classe. Il y a eu convergence d’intérêt, ne serait-ce que pour une courte période ou sur certains enjeux. Aussi se sont joints à ce mouvement des technocrates (Jacques Parizeau, Claude Morin) et une partie du capital privé. Déjà au Parti libéral, il y avait une  volonté de renforcer la bourgeoisie québécoise, par la création de sociétés d’État ou par le financement public qui passait souvent par les caisses populaires Desjardins. Tout cela explique le développement rapide du Québec. En fait, les deux classes qui ont le plus profité du développement de l’État-providence et de l’affirmation du mouvement national durant les années 1960 et 1970 sont la bourgeoisie québécoise et les francophones de la nouvelle petite bourgeoisie.

Il faut rappeler aussi que les francophones salariĂ©s subissaient une discrimination très nette dans le secteur privĂ©. Le capital culturel acquis par une scolarisation largement voulue et soutenue dans la petite bourgeoisie voyait son potentiel « bloquĂ© » Ă  un certain niveau. C’était un problème bien concret qui explique une partie de cet appĂ©tit d’affirmation. Finalement, on assistera aussi Ă  une forme d’alliance du mouvement nationaliste avec le mouvement syndical, ce qui conduira Ă  un « prĂ©jugĂ© favorable » Ă  l’endroit des travailleurs et des travailleuses, durant le premier mandat du PQ et Ă  l’adoption de la loi anti-briseurs de grève, par exemple.

Mais tout cela dĂ©coule de la mise en place graduelle de l’État-providence, entre 1960 et 1980. Le premier mandat de RenĂ© LĂ©vesque sera d’ailleurs consacrĂ© Ă  poursuivre cette mise en place et beaucoup de mesures en dĂ©couleront : la loi sur l’assurance automobile, la protection du territoire agricole, la loi anti-scabs, les recours collectifs.

NCS – Si on se permettait une petite parenthèse plus personnelle… Durant ces annĂ©es-lĂ , comment vivez-vous ces changements et, en particulier, l’épisode du FLQ[2] et la Loi sur les mesures de guerre ?

G.B. – Durant les annĂ©es 1960, j’ai Ă©tĂ© membre de la revue Parti pris, en mĂŞme temps que je militais au RIN dans le groupe d’AndrĂ©e Ferreti. Ă€ la revue comme au parti, j’étais parmi ceux qui Ă©taient contre la fusion ou l’adhĂ©sion au Parti quĂ©bĂ©cois. Après la disparition de Parti pris et la dissolution du RIN, j’ai fondĂ© avec d’autres, dont Luc Racine et Gilles Dostaler, le ComitĂ© indĂ©pendance et socialisme qui n’a pas fait long feu. Par la suite, j’ai fait partie des comitĂ©s de rĂ©daction des revues Socialisme quĂ©bĂ©cois et Les Cahiers du socialisme, ancĂŞtre de la revue actuelle ! Durant les annĂ©es 1970, j’ai militĂ© au Centre de formation populaire en mĂŞme temps que j’ai rĂ©digĂ© plusieurs textes pour la CSN et la CEQ[3]. Enfin au dĂ©but des annĂ©es 1980, j’ai participĂ© Ă  l’aventure trop courte du Mouvement socialiste dirigĂ© par Marcel Pepin.

Comment j’ai vĂ©cu la Loi sur les mesures de guerre ? Ma conjointe Margot et moi Ă©tions Ă  Paris pour faire des Ă©tudes doctorales. Évidemment, le petit monde des Ă©tudiants et des Ă©tudiantes, fort nombreux Ă  Paris Ă  l’époque, fut très agitĂ©. MalgrĂ© l’expression de ma solidaritĂ© envers ceux qui ont Ă©tĂ© emprisonnĂ©s, ces Ă©vĂ©nements confirmaient les critiques que nous faisions du FLQ durant les annĂ©es 1960. Il paraissait clair que la stratĂ©gie et les tactiques utilisĂ©es (par exemple, la guĂ©rilla urbaine) Ă©taient inadaptĂ©es dans le cas du QuĂ©bec. La rĂ©flexion sur cet Ă©chec a contribuĂ© alors Ă  me faire abandonner la thèse que le QuĂ©bec est une colonie au sein de la ConfĂ©dĂ©ration canadienne.

NCS – Ce qui nous amène au rĂ©fĂ©rendum de 1980, et Ă  cette victoire assez claire du Non… Votre lecture de l’échec, près de 40 ans après ?

G.B. – Cet Ă©chec Ă©tait inĂ©vitable, c’est aussi simple que ça. Je pense que RenĂ© LĂ©vesque le savait et qu’il l’a fait tout de mĂŞme, en sachant qu’il allait le perdre. Les personnes plus âgĂ©es, disons les 55 ans et plus, se reprĂ©sentaient en grande majoritĂ© comme des Canadiens français et non pas comme des QuĂ©bĂ©cois. Les intĂ©rĂŞts du grand capital canadien et une majoritĂ© de la bourgeoisie quĂ©bĂ©coise Ă©taient contre. Il faut se rappeler aussi que mĂŞme une partie des syndicats Ă©tait dubitative, disait « oui, mais ». On soutenait que la souverainetĂ© devait servir les intĂ©rĂŞts des travailleurs et des travailleuses, pas seulement ceux du capital quĂ©bĂ©cois.

NCS – Le lendemain du rĂ©fĂ©rendum coĂŻncide avec l’avènement du nĂ©olibĂ©ralisme : Tatcher en Angleterre, Reagan aux États-Unis. Les annĂ©es 1980 et 1990 seront celles d’une lente Ă©rosion de l’État-providence. Au QuĂ©bec, on a perdu le rĂ©fĂ©rendum, mais on n’est quand mĂŞme pas pour autant au diapason des sociĂ©tĂ©s amĂ©ricaines et anglaises oĂą va fleurir ce nĂ©olibĂ©ralisme ? On peut croire LĂ©vesque sincère, après toute la ferveur des annĂ©es 1970 et le parti pris affichĂ© pour les travailleurs… Qu’est-ce qui peut expliquer le violent changement de 1982, quand le PQ sabre sauvagement les contrats dĂ©jĂ  signĂ©s dans le secteur public ?

G.B. – Le revirement spectaculaire du PQ était certainement difficile à expliquer et à accepter pour la base militante de ce parti. Il faut cependant signaler que le démantèlement de l’État-providence fut un processus qui s’est déployé à l’échelle internationale. Des think tanks formés de disciples de Hayeck et d’adeptes du monétarisme, soutenus par le capital transnational, mirent de l’avant une stratégie de sortie de crise axée sur le démantèlement de l’État-providence, le passage à l’État néolibéral et une mondialisation entièrement dominée par le marché et la financiarisation du capital. La remise en question de l’État-providence s’est ainsi répandue partout. Cette critique a propagé l’idée qu’une trop grande intervention de l’État dans le domaine social encourageait la paresse et créait des trappes de pauvreté. Il faut dire aussi que la stratégie néolibérale répondait à l’inquiétude des forces du capital devant ce qu’on considérait comme de trop grandes avancées de la démocratie favorisées par les luttes syndicales et la montée des mouvements sociaux.

Peut-être que pour Lévesque, le coup de barre était temporaire. Pour certains de ses conseillers et ministres cependant, c’était fini l’État-providence. En fait, sous le deuxième gouvernement Lévesque, on a assisté à la mise en œuvre du démantèlement de l’État-providence. On s’est attaqué à la fonction publique et au secteur parapublic dans le but de freiner ou de ralentir leur développement, d’exercer une pression à la baisse sur les salaires et d’affaiblir le mouvement syndical.

Dans la même perspective, le gouvernement a formé un groupe de réflexion sur les politiques sociales qui va conduire à la réforme Paradis, sous le gouvernement libéral de Robert Bourassa en 1989. Dès lors, les politiques sociales abandonneront l’orientation universaliste de l’État-providence pour adopter une perspective particulariste visant des populations cibles dans le but de les réintégrer au marché du travail. Bientôt l’ensemble des politiques sociales ne viseront plus le soutien de la demande, mais la réimposition de la discipline du travail.

NCS – Mais les effets de tout ça sur la question nationale ?

G.B. – En mĂŞme temps qu’on lâche l’État-providence, on laisse tomber l’idĂ©e d’indĂ©pendance. C’est ce qui va provoquer le dĂ©part de Jacques Parizeau ! Le dauphin de RenĂ© LĂ©vesque, Pierre-Marc Johnson, dira d’ailleurs qu’il faut dorĂ©navant faire la promotion de l’affirmation nationale.

NCS – Mais en quoi l’abandon des idĂ©aux sociaux-dĂ©mocrates tempère-t-il la volontĂ© d’indĂ©pendance ? Il y quand mĂŞme eu un deuxième rĂ©fĂ©rendum en 1995…

G.B. – Je ne dis pas qu’il y a ici un rapport de cause Ă  effet, mais que c’est concomitant. En fait, les volontĂ©s d’affirmation et d’émancipation nationales sont en gĂ©nĂ©ral nourries par un projet de sociĂ©tĂ©, par une volontĂ© commune de changer les choses. L’un des effets de l’État-providence a Ă©tĂ© d’ouvrir le terrain politique Ă  l’élargissement des luttes. La poussĂ©e et le dĂ©veloppement des mouvements populaires se font dans ce sillage et cela dĂ©veloppe, pourrait-on dire, un appĂ©tit politique important qui, lui, survit quand on charcute le « Welfare State ».

Le référendum de 1995, presque gagné, est dû en partie à cette énergie politique qui a perduré malgré le changement du rôle de l’État.

Mais par-dessus tout, ce qui a amenĂ© le rĂ©fĂ©rendum de 1995, c’est l’erreur stratĂ©gique qu’a Ă©tĂ© le rejet de l’Accord du lac Meech par le Canada anglais. Avant cette confĂ©rence au sommet, mĂŞme Parizeau qui avait repris du service et qui Ă©tait devenu le chef du PQ, prĂ©conisait des rĂ©fĂ©rendums sectoriels ou quelque chose d’apparentĂ©. Mais l’échec constitutionnel de Meech a fait la preuve que le renouvellement de la ConfĂ©dĂ©ration n’était pas possible. Cela a relancĂ© le mouvement d’indĂ©pendance, sur la base d’une alliance qu’on a appelĂ©e « arc-en-ciel », une mobilisation gĂ©nĂ©rale de la nouvelle petite bourgeoisie, des fĂ©ministes et des mouvements sociaux et le retour d’un imaginaire de l’émancipation.

NCS – Lors de ce deuxième rĂ©fĂ©rendum, en 1995, le Oui et le Non sont pratiquement Ă  50-50. Ce qu’on appelle la « question de l’urne » est-elle la mĂŞme qu’en 1980 ? Pour le QuĂ©bĂ©cois moyen – et la QuĂ©bĂ©coise moyenne – qui s’en va mettre son petit oui ou son petit non dans la boĂ®te, les choses se posent-elles de la mĂŞme façon ?

G.B. – Non. Le contexte a changĂ©. Les vieux « Canadiens français » sont morts. Par contre, il y a encore un rĂ©el dĂ©sir d’émancipation, qui lui n’a pas changĂ©. Mais il faut se rappeler que la question rĂ©fĂ©rendaire en 1995 n’est pas la mĂŞme qu’en 1980. On y Ă©voque un QuĂ©bec souverain dans le cadre d’une association avec le Canada, le texte est formulĂ© de manière beaucoup plus prĂ©cise, certains diront de manière très technocratique. D’ailleurs, il faut bien se rendre compte que les deux rĂ©fĂ©rendums ne portaient pas, stricto sensu, sur l’indĂ©pendance du QuĂ©bec. Et beaucoup de votants Oui se disaient que, gagnĂ© ou perdu, le rĂ©fĂ©rendum allait forcer Ottawa Ă  nĂ©gocier une rĂ©forme constitutionnelle favorable au QuĂ©bec.

NCS – Vous dites que la volontĂ© d’émancipation Ă©tait restĂ©e. Mais pour le premier rĂ©fĂ©rendum, l’hĂ©gĂ©monie anglophone Ă©tait beaucoup plus marquĂ©e, les souvenirs du poids du clergĂ© pas si lointains… En 1995, est-ce qu’on n’avait pas gagnĂ© collectivement en assurance, voulait-on vraiment s’émanciper de la mĂŞme chose ?

G.B. – Je pense que oui. On est 15 ans plus tard, mais le fondement historique est le même, soit l’idée qu’au Québec existe une nation dominée dans le cadre de la démocratie canadienne. Il n’en reste pas moins que, 15 ans plus tard, s’était considérablement élargi le champ des luttes sociales et politiques, ce qui renforcera l’alliance arc-en-ciel. Disons aussi qu’en 1995, ce ne sont plus tant les Anglais et encore moins l’Église catholique qui servent de repoussoirs, mais, pourrait-on dire dans l’après Meech, une sorte de Canada abstrait et éloigné, ainsi que l’hypocrisie des élites québécoises fédéralistes (la Commission Bélanger-Campeau créée par Robert Bourassa dans le but implicite de contrer la résurgence du mouvement national à la suite de Meech).

NCS – Et là, arrive Lucien Bouchard.

G.B. – C’est sous Lucien Bouchard que s’affirme de façon pleine et entière l’État nĂ©olibĂ©ral au QuĂ©bec. Sur le plan du discours, il s’imposera comme le principal chantre d’un des aspects les plus dĂ©lĂ©tères du discours politique nĂ©olibĂ©ral : la nĂ©cessitĂ© absolue de l’adaptation inconditionnelle Ă  un monde dominĂ© par le marchĂ© Ă  l’échelle mondiale. Le fameux sommet sur le dĂ©ficit zĂ©ro[4] marque la coupure dĂ©finitive avec l’État-providence. La rĂ©gulation nĂ©olibĂ©rale jouera dorĂ©navant sur l’offre de capital au niveau mondial et sur la stimulation de la main-d’œuvre dans l’espace national. Dit de façon plus prosaĂŻque, il s’agit d’inciter par des subventions les entreprises quĂ©bĂ©coises Ă  se dĂ©velopper en fonction de l’espace mondial, en mĂŞme temps que d’attirer le capital mondialisĂ© au QuĂ©bec en vantant la qualitĂ© de sa main-d’œuvre. Dans les domaines des politiques sociales, de la culture et de l’école, la soumission au marchĂ© constituera l’orientation principale.

NCS – Donc, si on met de cĂ´tĂ© l’option de la souverainetĂ©, le PQ et le Parti libĂ©ral (PLQ) ne seront pas fondamentalement diffĂ©rents dans leur conception du rĂ´le de l’État ?

G.B. – Pas si diffĂ©rente en effet. Depuis Lucien Bouchard, les deux partis mènent le mĂŞme type de rĂ©gulation centrĂ©e sur l’offre. Ceci ne veut pas dire que le PQ et le PLQ ont une orientation parfaitement identique. Il y a quelques annĂ©es, j’ai soutenu que les gouvernements pĂ©quistes pratiquaient des politiques nĂ©olibĂ©rales de concertation : le dĂ©ficit zĂ©ro, la consultation des acteurs aux niveaux local et rĂ©gional, par exemple. Au contraire, le gouvernement libĂ©ral de Jean Charest, Ă  l’époque, de mĂŞme que celui de Philippe Couillard  par la suite, ont favorisĂ© une gouvernance nĂ©olibĂ©rale autoritaire : les mouvements sociaux et les syndicats ont Ă©tĂ© boutĂ©s hors des institutions de concertation.

NCS – Une arrogance qui a provoquĂ© le mouvement « J’ai jamais votĂ© pour ça »…

G.B. – La mobilisation citoyenne est loin d’être en régression comme le montrent aussi les luttes contre le gaz de schiste et le mouvement étudiant.

NCS – Donc Ă  partir de 2003, on parle d’abord de rĂ©sistance Ă  Charest, de la mise au grand jour de la corruption au sein de l’appareil Ă©tatique, puis il y a eu aussi le printemps Ă©rable… Tout ça ne relègue-t-il pas la question nationale au second plan ?

G.B. – Tout Ă  fait. Dans l’État nĂ©olibĂ©ral qui s’est mis en place, plusieurs facteurs jouent pour « fragmenter » en quelque sorte les groupes, les besoins et les aspirations dans la sociĂ©tĂ©. Les classes sociales s’effritent… C’est une nouvelle mouture du « diviser pour rĂ©gner », et dans un tel contexte, il devient difficile que le projet national puisse fĂ©dĂ©rer et apparaĂ®tre comme un levier nĂ©cessaire pour changer les choses.

NCS – Il y a une sorte de « fondu » des classes sociales ?

G.B. – Tout le phĂ©nomène de prĂ©carisation, de la division entre les permanents et les non-permanents, de la montĂ©e du travail atypique… Avant cet effritement de la classe moyenne, il y avait une « vision » commune qui disait un peu : si tu t’éduques, tu vas trouver une job, si tu la perds, tu vas en trouver une autre… et tu auras une retraite dĂ©cente. Cette idĂ©e, en fait cette volontĂ© de mener une vie juste et bonne crĂ©ait une sorte d’unitĂ© d’aspirations que l’idĂ©e d’indĂ©pendance pouvait cristalliser.

Maintenant, les exemples sont nombreux du fractionnement social. Ă€ l’universitĂ©, il y a les chargĂ©-e-s de cours et les professeur-e-s, dans le privĂ©, les travailleuses et travailleurs atypiques, Ă  leur compte, Ă  temps plein, Ă  temps partiel, permanents, prĂ©caires, sur appel, les baby-boomers opposĂ©s aux autres gĂ©nĂ©rations… la liste serait longue !

NCS – La volontĂ© d’un accès universel Ă  une vie de meilleure qualitĂ© Ă©tait donc le ciment du projet national ?

G.B. – Tout à fait, c’est un projet social qui était national en même temps que basé sur une forme de communauté des aspirations.

NCS – Mais aussi sur l’idĂ©e que le citoyen peut, Ă  travers les mĂ©canismes dĂ©mocratiques, participer Ă  l’évolution des choses. A-t-on perdu ce sentiment au fil des dernières dĂ©cennies ?

G.B. – Il ne faut jamais oublier que l’État néolibéral, c’est un État qui a sacrifié de grands pans de sa souveraineté. C’est l’État d’une régulation politique soumise à des instances supranationales. L’exemple parfait, c’est l’Union européenne, qui est une gigantesque machine technocratique sans légitimité politique réelle. Les pays membres y sont soumis à des diktats économiques qu’ils acceptent pour trouver des débouchés à la production locale sur les marchés. Cela contribue assez clairement à une perte de pouvoir de l’État national, et ce n’est pas pour rien que se développent, dans beaucoup de pays européens, des factions nationalistes d’extrême droite. Les peuples ont de moins en moins l’impression de pouvoir agir sur leur propre destin.

NCS – On comprend que le nĂ©olibĂ©ralisme dilue la notion de « bien commun » !

G.B. – C’est la vision d’Hayeck sur le plan thĂ©orique et celle de Thatcher sur le terrain : il n’y a pas de sociĂ©tĂ©, c’est un concept creux, la population d’un État est un magma constituĂ© d’intĂ©rĂŞts contradictoires[5]. On est dans l’essence du nĂ©olibĂ©ralisme : tous, les uns contre les autres. Un candidat de la Coalition Avenir QuĂ©bec (CAQ) devenu dĂ©putĂ©, Youri Chassin, a soutenu en campagne Ă©lectorale qu’il n’y a pas de bien commun. En toute logique, en effet, s’il n’y a pas de sociĂ©tĂ©, il n’y a pas de bien commun !

NCS – Regardons justement cette élection d’octobre dernier, la première depuis des lunes où la question nationale est absente.

Aux élections de 2003 et à celles qui ont suivi, on avait déjà l’impression que l’indépendance du Québec n’était présente dans les débats que parce que le PQ la portait, pendant que les autres partis la mettaient à l’avant-scène pour s’en servir comme repoussoir. Mais tout cela était peut-être un peu artificiel par rapport aux préoccupations réelles des gens.

Dans l’élection du 1er octobre, le PQ a renvoyĂ© le rĂ©fĂ©rendum Ă  un deuxième mandat, et mĂŞme Ă  QuĂ©bec solidaire, on avait l’impression que le message Ă©tait : voici nos propositions… et, au passage, on aurait peut-ĂŞtre besoin d’être souverains pour les rĂ©aliser. Un primat de la question sociale sur la question nationale. Posons carrĂ©ment la question : l’idĂ©e de l’indĂ©pendance – ou de la souverainetĂ© du QuĂ©bec – a-t-elle encore un avenir ?

G.B. – Je suis, en tout cas, absolument convaincu qu’il faut la reformuler pour qu’elle ait un avenir. La souveraineté doit apparaître comme l’incarnation d’un projet de société qui, lui, doit être réécrit. C’est ce que Québec solidaire a commencé à faire, autour par exemple de la critique de l’État pétrolier canadien.

La question nationale ne se porte pas toute seule, surtout quand elle n’est pas posĂ©e de manière ethnique. Il faut un projet de sociĂ©tĂ© et ce dernier est Ă  reconstruire. Il y a de cela dans le discours de QS, qui a l’écoute d’une bonne partie de la population. Quand il dit que de l’argent, il y en a, et qu’il faut aller le chercher lĂ  oĂą il est, je pense que les jeunes mordent lĂ -dedans. Bon, on sait que ce n’est pas si simple, mais il y a tout de mĂŞme lĂ  une critique fondamentale : celle des abris fiscaux, celle du système fiscal dans son ensemble, qui exempte de plus en plus les grandes entreprises.

Mais ça prend aussi une critique systématique du pouvoir politique, une dénonciation de la dilution du vote citoyen qui résulte de l’inféodation du pouvoir national à des intérêts supranationaux. C’est parce qu’on est dans un État néolibéral soumis à un pouvoir extérieur que le vote ne changera rien… Les citoyens le sentent confusément, et ça explique une bonne partie du cynisme des électeurs. L’idée d’indépendance n’est intéressante que dans le cadre d’un État qui a de réels pouvoirs de régulation permettant de transformer la vie des gens.

NCS – Donc l’idée de l’indépendance est encore pertinente…

G.B. – Bien sûr, mais si on n’est pas capable de la reformuler dans une perspective de gauche, il se peut fort bien que ce soit des gens de la droite, comme la CAQ, qui le fassent, dans une perspective ethnique et néolibérale.

NCS – Ce qui voudrait dire ?

G.B. – La lutte contre l’immigration, l’obsession sur la question du voile…

NCS – Oui, mais dans la réalité québécoise et, contrairement à celle d’États européens, il y a d’importants besoins de main-d’œuvre dont la CAQ ne pourra pas faire abstraction.

G.B. – Fort probablement, mais la CAQ n’est pas un parti d’extrĂŞme droite. Ce que je veux surtout dire, c’est que la question nationale, formulĂ©e Ă  droite, est toujours ethnique. Or, Ă  mon avis, la gauche n’a pas de rĂ©ponse articulĂ©e au malaise rĂ©el qu’on retrouve dans toutes les sociĂ©tĂ©s occidentales, elle n’a pas encore fait une critique vĂ©ritable du multiculturalisme. Au dĂ©but des annĂ©es 1980, certains auteurs de gauche affirmaient que le multiculturalisme Ă©tait une stratĂ©gie de la bourgeoisie pour diviser la classe ouvrière… On n’en est plus lĂ  ! Le multiculturalisme a certainement contribuĂ© Ă  l’avènement d’une sociĂ©tĂ© d’ayants droit. Mais il faut pousser la rĂ©flexion plus loin.

QuĂ©bec solidaire, heureusement, est complètement ouvert aux communautĂ©s culturelles. Le travail politique ne doit pas se limiter au fait qu’on leur reconnaisse des droits ; il faut travailler aussi, et QS le fait, du cĂ´tĂ© de l’ouverture du marchĂ© du travail, de la reconnaissance des diplĂ´mes, de la non-discrimination Ă  l’emploi.

Mais à mon avis, il y a trop spontanément, dans la conscience de gauche, une défense inconditionnelle des revendications soutenues par des racialistes ou des fondamentalistes. C’est comme si, par exemple, on hésitait à mettre en avant la nécessité, devant des revendications de nature religieuse, de tenir compte d’un espace public et commun. Comme si tous les pas à faire étaient ou devaient être faits par une majorité honteuse.

La Charte des droits est fondĂ©e sur l’idĂ©e qu’il n’y a pas de hiĂ©rarchisation des droits…mais la libertĂ© religieuse est presque devenue la libertĂ© fondamentale avant les autres !

NCS – Je comprends que pour qu’elle ait encore un avenir, la question nationale doit se redéfinir autour d’un nouveau projet de société, qui lui ne pourra pas faire abstraction de la question du multiculturalisme…

G.B. – Si la gauche ne dĂ©veloppe pas un discours sĂ©rieux sur une question, la droite va s’en emparer. Mais il faut aussi ajouter Ă  cela, absolument et c’est majeur, la question autochtone. On n’a pas le droit d’oublier que les rapports du QuĂ©bec avec les Autochtones sont encore pleinement coloniaux. Ça frise l’apartheid ! On les oblige Ă  dĂ©fendre leurs rĂ©serves parce c’est le seul lieu qui les protège encore, ce qui est parfaitement cynique quand on sait que ces lieux-lĂ  sont des poches de pauvretĂ© et de graves problèmes sociaux. Faudra prĂ©voir nĂ©gocier avec eux et Manon MassĂ© l’a bien dit : si on veut nĂ©gocier, on ne peut pas dĂ©cider d’avance. Les nĂ©gociations devraient mĂŞme, possiblement, couvrir la question du territoire.

NCS – Concrètement, avant de termine : la convergence des forces souverainistes est-elle nĂ©cessaire pour redĂ©finir un projet social capable de relancer l’idĂ©e de l’indĂ©pendance ?

G.B. – Je ne le crois pas. Je ne suis pas contre, en principe, la convergence souverainiste, mais pourquoi ne parle-t-on jamais de la convergence socialiste ? Disons-le tout net, il y a risque que cette obsession pour la convergence finisse par occuper toute la place. On a jouĂ© dans ce  film-lĂ  pendant 50 ans avec le PQ. Lors de la fondation de QuĂ©bec solidaire, on disait que la question sociale serait l’article numĂ©ro 1 du programme. Pour le reste, si le parti s’avance sur cette route de la convergence, fort bien, je suis bon soldat. Il est vrai que la droite a abandonnĂ© l’idĂ©e d’indĂ©pendance, et pour longtemps, ce qui laisse beaucoup plus de place aux idĂ©es progressistes. On peut maintenant placer nos espoirs dans l’adoption de la proportionnelle… ce serait l’idĂ©al !

[1] Gilles Bourque est professeur Ă©mĂ©rite du dĂ©partement de sociologie de l’UniversitĂ© du QuĂ©bec Ă  MontrĂ©al. Citons en particulier les publications suivantes sur la question nationale : Gilles Bourque, Classes sociales et question nationale au QuĂ©bec 1760-1840, MontrĂ©al, Parti pris, 1970 ; Gilles Bourque, L’État capitaliste et la question nationale, MontrĂ©al, Presses de l’UniversitĂ© de MontrĂ©al, 1977 ; Gilles Bourque et Anne LĂ©garĂ©, Le QuĂ©bec. La question nationale, Paris, Maspero, 1979 ; Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indĂ©pendance, MontrĂ©al, BorĂ©al, 1980 ; Gilles Bourque,  « Bouchard-Taylor : un QuĂ©bec ethnique et inquiet », Le Devoir, 30 juillet 2008 et « L’insĂ©curitĂ© d’un groupe ethnique », Le Devoir, 31 juillet 2008. Gilles Bourque a aussi publiĂ© plusieurs livres et  articles dans les domaines de la sociologie historique du QuĂ©bec, de l’analyse du discours politique, des transformations de l’État moderne et de l’État nĂ©olibĂ©ral.

[2] FLQ : Front de libĂ©ration nationale.

[3] CSN : ConfĂ©dĂ©ration des syndicats nationaux ; CEQ : Centrale de l’enseignement du QuĂ©bec, devenue la Centrale des syndicats du QuĂ©bec (CSQ).

[4] Sommet socioéconomique, 29 octobre-1er novembre 1996. (NdR)

[5] Margaret Thatcher : « La sociĂ©tĂ© n’existe pas. Il y a seulement des individus et des familles. »,1987. (NdR)

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